|
Login |
L'avènement du numériqueIntroductionNul besoin de s'interroger bien longtemps pour réaliser que la société actuelle en est une d'information avec entre autres des chaînes d'information en continu à la télé et surtout le Web, qui offre de l'information textuelle, audio et vidéo. Et c'est sans compter l'abondance de blogues, forums de discussion et autres sites d'opinion, ou encore les sites Web scientifiques, de référence ou encyclopédiques du style Wikipedia, qui regorgent eux aussi d'une quantité faramineuse de données. Toutes ces informations sont stockées en format numérique sur des supports modernes, qu'on juge souvent comme étant supérieurs au papier. Le numérique a des avantages évidents, comme la capacité de pouvoir comprimer une bibliothèque entière à l'intérieur d'une petite puce informatique, mais une telle technologie vient aussi avec des inconvénients.Il ne s'agit pas ici d'un plaidoyer pour ou contre les supports numériques, mais bien d'alimenter une réflexion sur l'utilisation que nous en faisons. Certaines interrogations se posent en effet à propos du futur de l'information dans ce monde numérique. Analogique contre numériqueLes supports de stockage d'information numérique n'existent que depuis quelques décennies, mais les supports analogiques existent depuis des milliers d'années et certains, comme le disque de Phaistos (un disque d'argile recouvert de pictogrammes inconnus découvert en Crète), sont encore en excellent état. L'invention du papyrus en Égypte ancienne puis l'avènement subséquent du papier ont avec le temps contribué à créer de vastes bibliothèques qui ont permis de transmettre les connaissances à travers les générations. Plus tard, l'invention de l'imprimerie a fait en sorte que toutes sortes d'écrits ont survécu jusqu'à nos jours, nous donnant accès à des écrits aussi divers que des textes de loi, des romans, des lettres, des journaux et bien d'autres. Quant à l'information multimédia, des techniques reproduisant de manière « analogue » les sons et les images (phonographe, photographie, bandes magnétiques) et développées au cours des deux derniers siècles ont su nous transmettre ces données de manière assez efficace.Nous en sommes maintenant à l'ère du numérique, où les écrits, les sons et les images peuvent se côtoyer sur un même support hautement pratique. Mais le support numérique a lui aussi connu une évolution notable, même s'il n'existe que depuis quelques décennies. Des disquettes de 5,25 pouces, nous sommes progressivement passés à celles de 3,5 pouces, puis au disque compact (qui a lui-même évolué en DVD et en Blu-Ray). Les disques durs se sont quant à eux raffinés au point de contenir des millions de fois plus d'information que leur équivalent d'il y a à peine vingt ans et la mémoire Flash est de plus en plus répandue (notamment dans les disques durs solid-state). À mesure que de nouvelles technologies prennent le dessus sur les anciennes, on copie habituellement les données sur les nouveaux supports plus performants et normalement moins volumineux, ce qui permet éventuellement d'économiser temps et espace. Cette capacité des données numériques à être copiées et recopiées sans cesse est un grand avantage sur les données analogiques. Il est en effet très difficile de reproduire celles-ci de façon tout à fait précise puisqu'il y aura toujours du bruit, une interférence dans le signal qui détériore la qualité de l'enregistrement sonore ou vidéo. On remarque tout de suite ce phénomène lorsqu'on copie un film d'une cassette VHS à une autre, par exemple. Un équipement de haute qualité permettra de conserver une certaine qualité d'enregistrement, mais jamais à 100%. Quant à l'écrit, certains soutiendront que « un mot est un mot » et que la qualité d'une photocopie, par exemple, n'en influence pas le sens (sauf dans des cas extrêmes). Des copies faites à la main pourraient toutefois contenir de nombreuses erreurs. À l'opposé, des données numériques sont essentiellement composées de bits (des 0 et des 1) qui sont difficilement altérés lors de la copie, du moment qu'on utilise un équipement relativement décent. Par ailleurs, il n'est même pas nécessaire de copier du contenu analogique pour que la qualité en soit altérée : avec le temps, les rubans magnétiques se détériorent et deviennent difficilement lisibles; les écrits sur papiers sont très vulnérables à l'humidité; les disques en vinyle sont fragiles et doivent être manipulés avec soin pour ne pas en abîmer les sillons. Les supports numériques sont faits de plastiques et de métaux beaucoup plus résistants aux ravages du temps. Et, si des risques perdurent, on peut tout de même conserver des copies parfaites des données comme assurance. Bien entendu, il existe des exceptions. Par exemple, des écritures, des signes ou des images gravées dans la pierre ou l'argile peuvent facilement traverser des millénaires moyennant un minimum de protection. Bien que ces médiums soient plutôt limités et fort peu pratiques, ils peuvent détenir une certaine utilité, comme le montre la Pierre de Rosette, une pierre gravée d'un texte en hiéroglyphes égyptiens, démotique et grec ancien et qui fut l'élément clé pour déchiffrer l'alphabet des hiéroglyphes. D'ailleurs, le projet Rosetta de la fondation Long Now a repris l'idée pour créer une pierre gravée de plus de 13 000 pages de vocabulaires et de documents en plus de 1 000 langues, lisibles lorsque agrandies 500 fois. La pierre, protégée d'acier et de verre, est conçue pour survivre pendant des millénaires avec un minimum de soin. Plus de 13 000 pages de texte contenues sur un disque de moins de huit centimètres de diamètre, c'est énorme. Toutefois, comme évoqué plus haut, les cartes mémoire utilisées aujourd'hui peuvent contenir beaucoup plus que cela dans une fraction de la taille. Et si l'on désire conserver la quantité incroyable de nouvelle information générée chaque jour, l'espace est un critère plus qu'important. Il est difficile d'imaginer des archives composées d'une salle composée de grosses billes de verre et de métal lisibles seulement à l'aide d'un microscope et non modifiables. Un serveur informatique pouvant contenir beaucoup plus d'information de nature variée et modifiable au besoin est hautement plus pratique pour un usage quotidien. Les limites du numériqueAvec l'évolution de l'informatique dans les dernières décennies, et surtout la baisse du coût des technologies et la hausse de leur popularité, les médias numériques et leurs supports pratiques ont facilement envahi nos vies et pris la place des supports de stockage analogiques. On glorifie souvent les disques compacts et les disques durs pour les avantages qu'ils nous apportent, mais on s'interroge rarement sur les problèmes que ces technologies pourraient générer dans le futur.Auparavant, on se contentait de ranger les livres sur des tablettes et les photos dans des albums ou des boîtes. Cinq, dix, voire cent ans plus tard, on les retrouve sensiblement dans le même état, sauf que le papier a un peu jauni. Les fichiers numériques conservent leur qualité optimale avec le temps, et les supports aussi si on les protège bien. Toutefois, ils ne sont pas aussi accessibles qu'un livre qu'on peut simplement prendre dans une bibliothèque et lire sur-le-champ; les supports numériques nécessitent un lecteur spécifique. En effet, on peut être confiant que d'ici cent ans, nous aurons toujours des yeux pour regarder des photos sur papier et nous connaîtrons encore les langues nécessaires à la lecture des livres actuels. Rien n'indique toutefois que la technologie utilisée aujourd'hui pour stocker des données sera disponible au 22e siècle. D'ailleurs, qui a encore accès à un lecteur de disquettes 5,25 pouces? Même les lecteurs de disquettes 3,5 pouces ont commencé à disparaître des ordinateurs personnels après à peine quinze ans d'existence. Dans deux ou trois générations d'ici, comment les enfants feront-ils pour regarder le CD de grand-papa intitulé « Photos vacances 2010 »? La réponse facile est que grand-papa n'avait qu'à transférer ses photos sur les nouveaux médiums à mesures que les anciens devenaient obsolètes. À la limite, c'est chose possible pour les particuliers, mais il s'agit d'une tâche colossale pour une entreprise ou un organisme public. Sans compter le gaspillage engendré par les innombrables disquettes et disques jetés suite au passage à un nouveau support. Mais mettons de côté le problème du remplacement des technologies obsolètes. Un autre problème est que malgré le fait que les disques de plastique et autres soient évidemment plus résistants que du papier, ils ne sont pas à toute épreuve. En fait, la fragilité de ce genre de supports vient plutôt de la nature numérique des données s'y trouvant plutôt que du support physique lui-même. Lorsqu'un support analogique est endommagé, les informations en sont détériorées ou l'on n'en perd qu'une petite partie, qu'on peut souvent reconstituer à partir du reste (deviner un mot effacé, par exemple). À l'opposé, un support numérique endommagé sera souvent totalement illisible et les informations perdues. On peut penser à une égratignure qui rend un disque compact inutilisable, alors qu'une égratignure semblable sur un disque vinyle cause une interférence à cet endroit du disque, mais le reste demeure intact. De plus, la lecture de fichiers numériques nécessite, en plus d'un matériel spécifique, certains logiciels permettant de décoder les bits de la bonne manière. Garder les disques compacts intacts, conserver des lecteurs et les logiciels s'y rapportant opérationnels, cela commence à demander beaucoup d'efforts pour conserver les données numériques alors qu'une bibliothèque, au sens classique du terme, ne deviendra jamais obsolète. À l'ère du WebHeureusement, l'avènement d'Internet pourrait faciliter les choses. Bien entendu, ça ne règle pas le problème des disquettes obsolètes et les données contenues sur les supports numériques devront toujours être transférées sur les nouveaux afin de survivre à l'évolution des technologies. Toutefois, les possibilités apportées par Internet ont réduit de beaucoup notre dépendance aux médias amovibles comme les disques et même la plus récente mémoire Flash utilisée dans les fameuses clés USB.Effectivement, par le passé, lorsque venait le temps de faire une copie de sauvegarde d'un disque dur, par exemple, on copiait les données sur des disquettes ou des disques compacts. Désormais, il est parfois plus simple et plus rapide d'envoyer ces données sur un serveur Web, accessible de n'importe où. Cela rend du même coup le partage de données entre gens éloignés beaucoup plus simple. Du même coup, on se débarrasse du problème de la conservation et de la protection des supports de données, et plus besoin non plus de conserver le matériel nécessaire à leur lecture. Évidemment, le problème des logiciels perdure, mais le Web peut aussi aider de ce côté car on y retrouve des sites comme oldversion.com où l'on peut obtenir des logiciels anciens. Avec ce qu'on appelle l'informatique dans les nuages (cloud computing), même les entreprises utilisent de plus en plus le Web pour stocker leurs données. Du coup, une grande quantité du contenu du Web se trouve regroupée dans des centres de données, ce qui rend les opérations d'entretien rendues nécessaires par l'adoption du numérique beaucoup plus simples. En même temps, le risque de perdre ou d'endommager des informations est réduit puisque ces centres de données sont habituellement construits de manière à minimiser le plus possible les risques en utilisant des systèmes de « backup », par exemple. Mais le contenu du Web peut-il tout de même disparaître? Selon la British Library, la durée de vie d'un site Web est de 44 à 75 jours, et 10% du contenu du Web britannique (sites.uk) est effacé ou remplacé par du nouveau contenu tous les six mois. C'est pourquoi depuis 2004, elle archive les sites Web britanniques afin que les gens aient encore accès dans des années à ce qui autrement serait perdu à tout jamais. Des bibliothèques conservent tous les livres, tous les journaux, tous les magazines et autres pamphlets publiés, alors pourquoi ne pas conserver ce qui se publie sur le Web aussi? La British Library considère le contenu du Web qu'elle tente de conserver comme étant tout aussi important que le reste de ses archives. C'est qu'en fait, il s'agit essentiellement du même genre de contenu, le contenant seulement ayant changé. D'autres projets comme la Wayback Machine poursuivent également des buts semblables. ConclusionVoilà à peine vingt ans que les ordinateurs personnels sont entrés de façon significative dans les maisons qu'une bonne partie d'entre nous en sommes déjà dépendants, à différents niveaux, ce qu'on remarque avec la montée en popularité des livres, journaux, musique et films en version numérique, les supports physiques analogiques devenant de moins en moins répandus.Néanmoins, on a vu qu'il ne fait aucun doute que les fichiers numériques et leurs supports posent certains problèmes. Heureusement, on peut considérer que les avantages reliés à leur utilisation et certaines avancées technologiques comme la montée du Web annulent les désavantages du numérique et le rendent souvent préférable à l'analogique. Mais qu'arriverait-il si des circonstances extrêmes comme les forts vents solaires (et les orages électromagnétiques qui s'ensuivraient) prédits pour 2012 par la NASA venaient gravement endommager nos installations électroniques? Un article du magazine American Scientist va jusqu'à évoquer la possibilité d'un « Moyen Âge numérique » (Digital Dark Age) si nous ne parvenons pas à transmettre convenablement les connaissances d'aujourd'hui à nos descendants. La British Library abonde dans le même sens : si on ne conserve pas suffisamment de documents, comment les historiens de demain pourront vraiment comprendre la vie d'aujourd'hui? Il est facile d'envoyer un courriel dans la corbeille une fois lu, mais l'archiver n'est pas plus compliqué, et qui sait ce que nos descendants, dans deux cents ans, pourront apprendre sur nous en le lisant? RéférencesBBC News, British Library warns UK's web heritage 'could be lost', 25 février 2010.BOLLACKER, Kurt D., American Scientist, Avoiding a Digital Dark Age, Mars-Avril? 2010, Volume 98, Numéro 2, page 106. CELLAN-JONES, Rory, BBC News, dot.Rory, A digital time capsule at the library, 25 février 2010. KERLEY, David, ABC News, Is a 'Katrina-Like' Space Storm Brewing?, 9 janvier 2009. PAREKH, Alan, Hacked Gadgets, Huge 1GB IBM Hard Drive, 28 septembre 2007. ROTHENBERG, Jeff, RAND, Ensuring the Longevity of Digital Information, 22 février 1999. The Long Now Foundation, The Rosetta Project, About. UK Web Archive, About. Wikipedia, Disquette. Wikipedia, Internet Archive. Wikipedia, Pierre de Rosette. Created by: hujean last modification: Wednesday 03 of March, 2010 [20:54:03 UTC] by hujean |